« Les évolutions sociologiques dans l'habitat », communication au séminaire Habitat et modes de vie, ANVIE, 26 novembre 2008.

Texte de la communication et du débat


HABITAT ET MODES DE VIE
Comment repenser l'offre pour la maison ?


Séminaire de l'ANVIE (Association nationale de valorisation interdisciplinaire de la recherche en sciences humaines et sociales auprès des entreprises) 26 novembre 2008

Texte de la communication et du débat avec Monique Eleb



10h00 Monique ELEB, sociologue, professeur à l'ECOLE D'ARCHITECTURE PARIS MALAQUAIS, directrice du laboratoire « Architecture, Culture et Sociétés », UMR CNRS
10h15 Jean-Michel LEGER, sociologue, IPRAUS CNRS (Institut Parisien de Recherche Architecture Urbanistique Société)
11h45 Marie-Reine COUDSI, directrice de l'éditorial, et Pascal DREYER, chargé de mission, LEROY-MERLIN

14h00 Roger MAQUAIRE, chef du service des études économiques, SAINT GOBAIN, président du club de l'Amélioration de l'Habitat
14h45 Gérald PIAT, directeur de projet, EDF R&D
16h00 Pascal AMPHOUX, architecte et géographe, chargé de recherche au CRESSON, ECOLE NATIONALE D'ARCHITECTURE DE NANTES
16h45 Monique ELEB

Comment prendre en compte les évolutions sociologiques dans l'offre pour l'habitat ?


Jean-Michel LEGER

Les changements importants constatés dans le comportement des individus et la structuration des groupes domestiques ont conduit à l'apparition de nouveaux besoins en matière d'habitat. En effet, l'augmentation des familles recomposées ou la montée en puissance de la cohabitation intergénérationnelle se traduit par une demande croissante de modularité et d'espace à laquelle peine à répondre le logement collectif, dont la surface moyenne diminue au fil des années. Ces tendances confortent au contraire la montée en puissance de la maison individuelle qui semble constituer, en dépit des considérations écologiques, la seule réponse valable aux enjeux sociologiques actuels.
De nouvelles structures démographiques et familiales
L'augmentation du nombre de ménages isolés et l'apparition de familles recomposées induisent une demande de logements croissante avec, dans le second cas, un doublement du besoin en chambres. Chaque parent veut en effet être disposer d'une chambre par enfant pour atténuer la souffrance induite par la séparation.
Parallèlement, malgré l'allongement de la durée de la vie et le retour des enfants trentenaires au domicile parental, la cohabitation intergénérationnelle reste difficile, en particulier en habitat collectif. Yves Lion a par exemple conçu des appartements avec une chambre autonome de 13 mètres carrés, ouverte sur le pallier et dotée d'une salle de bains. Mais la pièce restait trop petite pour offrir une véritable autonomie et le maitre d'ouvrage a refusé qu'elle soit construite de manière indépendante. A l'inverse, l'avantage de la maison individuelle est de permettre différentes formes de cohabitation avec une véritable séparation des espaces.
Le boom des familles recomposées
- 710 000 familles recomposées en France, soit 1 famille sur 10
- 1,6 million d'enfants
- 513 000 enfants ont des demi-frères et sœurs ou des quasi-frères et sœurs
- environ 400 000 enfants vivent en garde alternée

Activités humaines et structuration de l'habitat

Les repas
Malgré la désynchronisation des rythmes de vie, les Français continuent majoritairement à prendre leur repas aux mêmes heures : à 13 heures pour le déjeuner et 20 heures pour le dîner. Le rassemblement autour du repas reste donc important et fait partie d'un modèle culturel prégnant, ce qui se traduit dans l'aménagement des cuisines.
Les Français ont toujours une nette préférence pour la grande cuisine fermée, conçue comme une pièce à vivre. Ils souhaitent également pouvoir disposer d'une salle à manger indépendante. Mais ils sont souvent obligés de réaliser des arbitrages dans l'habitat collectif. Ainsi, à condition de séparer la fonction de rangement et de stockage, la cuisine ouverte ou semi-ouverte sur le séjour constitue un compromis acceptable. Par ailleurs, le concept de cuisine intégrée n'est pas encore diffusé dans tous les foyers. Les habitants qui sont locataires ne dépensent pas nécessairement beaucoup d'argent pour s'équiper, surtout s'ils occupent un logement de manière provisoire.
Télévision et organisation du séjour
L'augmentation du temps passé chez soi s'accompagne du développement des activités réalisées séparément du groupe domestique. Pour autant, cette tendance ne doit pas être interprétée comme un repli sur soi, mais plutôt comme un mode d'être séparément ensemble dans la mesure où ces pratiques individuelles se déroulent dans l'enceinte de l'habitation, à proximité du collectif. De plus, il existe encore des moments de vie ensemble très forts, notamment autour de la télévision, qui constitue un facteur important de rassemblement.
La télévision structure l'organisation des séjours, orientée vers le canapé ou le coin repas. Elle est en général installée au milieu du salon, mais toujours placée de sorte qu'elle puisse être regardée depuis la table où la famille prend ses repas. A cet égard, il est étonnant que le poste soit souvent fixe et pas installé sur des meubles mobiles. Par ailleurs, on observe une multiplication des téléviseurs par foyer, qui confirme la tendance à l'individualisation des pratiques.
La place de l'ordinateur et du bureau
L'ordinateur cherche sa place dans l'habitation. Il est le plus souvent installé dans des lieux banalisés (couloirs, entrées, angles de pièces) que dans la chambre ou le séjour. Par ailleurs, malgré le développement de la mobilité, les habitants continuent à avoir besoin d'un bureau pour centraliser les activités liées à la gestion domestique. Or ce besoin n'est pas pris en compte par le logement collectif.
La salle de bains
L'équipement de la salle de bains en France est en retard. Il existe une véritable demande en matière de décoration, mais l'offre reste relativement chère. De plus, les habitants préfèrent investir dans l'équipement de la cuisine avant de s'occuper de la salle de bains.
Aujourd'hui, le modèle de la maison est le seul à répondre aux attentes des Français en matière de logement, et ce malgré la volonté des pouvoirs publics et la montée en puissance des problématiques écologiques. La maison constitue en effet le moyen d'assurer la maîtrise de l'espace sans repli sur soi, en développant les relations avec le voisinage. Plus les individus se sentiront menacés dans leur statut professionnel, plus ils auront besoin et envie d'une maison. Tous les scénarios de prospective tablent d'ailleurs sur le développement de la périurbanisation. Il est donc impératif de favoriser l'habitation écologique et les moyens de déplacements moins polluants.

Débat avec Monique Eleb

Taille des pièces et des logements
Q : Quelle est la superficie moyenne des différentes pièces dans l'habitat neuf collectif ?

Jean-Michel Léger : La superficie moyenne d'un appartement est de 63 m2, contre 119 m2 pour une maison. De plus, le logement français est caractérisé par l'hypertrophie du séjour par rapport à la taille des chambres, qui se situe autour de 9 m2. Ceci explique que les activités soient concentrées dans le séjour. En Suisse à l'inverse, les pièces sont conçues de manière autonome et mesurent en moyenne 13 à 14 m2.
Par ailleurs, en raison de l'augmentation des prix du foncier et du bâtiment, la surface moyenne des appartements ne fait que diminuer, ce qui pousse les familles à s'éloigner des centres-villes.

Franck Vignaud : Entre 1997 et 2007, les prix de l'ancien ont progressé de 170 %, du neuf de 80 % et le prix du foncier a été multiplié par trois. Parallèlement, le coût de l'énergie, des matériaux et des matières premières a fortement progressé au cours de la période. Enfin, le renforcement des normes induit également un surcoût. Pour compenser ces évolutions, la solution a consisté à diminuer la surface habitable, mais ce modèle arrive à sa limite, ce qui explique la crise du logement.

Monique Eleb : La France souffre d'une stratification de normes, contrairement à d'autres pays européens où les nouvelles réglementations annulent les précédentes. Par ailleurs, la réglementation française en matière d'accessibilité s'est focalisée sur les handicapés moteurs à fauteuil large alors que sur les 3 % handicapés en France, seul 10 % sont dans ce cas. C'est pourquoi aujourd'hui, les habitants se plaignent d'avoir trop de couloirs et des chambres trop petites.
La situation française est par ailleurs fortement liée à la très forte implication de l'Etat dans la structure de l'habitation. Les normes des habitations à bon marché définies en 1894 se sont étendues à l'ensemble des logements. De même, la production reste encore influencée par la reconstruction des années 50. En outre, les progrès réalisés dans le secteur de la construction au cours des années 1970 sont remis en cause et on revient au modèle des très petits logements des classes populaires pour tous. Enfin, alors que le logement de luxe constituait auparavant le lieu de l'expérimentation, cette fonction est reprise aujourd'hui par le logement social, ce qui explique que la situation de l'habitat en France soit problématique.

Q : Le nombre de pièces proposé par les logements sociaux est-il insuffisant ?
Monique Eleb : Non. Il existe différentes tailles d'appartement dans le logement social. En revanche, la distribution ne répond pas à l'évolution des modes de vie, bien que certains promoteurs privés aient repris le modèle des studios annexés à l'appartement principal dans des habitations de classes aisées.

Q : La surface minimale décente pour un couple avec deux enfants ? Est-elle la même d'un pays à l'autre ? Existe-t-il des critères pour la déterminer ?

Jean-Michel Léger : La surface n'est pas un critère objectif. Les besoins dépendent avant tout des habitudes de construction nationales.

Monique Eleb : Aujourd'hui, la production du logement est alignée sur les normes des HLM de la fin des années 1970. Ainsi, des appartements de 3 ou 4 pièces peuvent mesurer entre 60 et 70 m2 alors qu'en Europe, la moyenne se situe autre de 80 ou de 85 m2. Or même si des architectes peuvent faire des miracles dans la conception d'habitations fonctionnelles dans des volumes réduits, la réponse tient avant tout dans l'augmentation de la taille des logements.
Les Français se plaignent de la taille des chambres, d'autant plus que les parents de la classe moyenne laissent en général la plus grande chambre à l'aîné et s'installent dans une pièce faite pour un lit simple. Beaucoup de couples évoquent aussi l'envie d'avoir une chambre à soi. Un certain nombre de critiques concernent également l'absence possibilité de rangement ou d'éclairage naturel dans la salle de bains, qui résultent souvent de contraintes constructives. Depuis longtemps, le Ministère du Logement promet de revoir les normes, mais ces engagements restent sans effet.

Franck Vignaud : Cette situation ne risque pas de changer, sachant que la capacité moyenne d'emprunt des primo-accédants est de 140 000 euros alors que le prix moyen d'une maison neuve de type 4 est de 240 000 euros.

Monique Eleb : Ceci est vrai pour l'accession à la propriété, mais une grande part des habitations est liée au marché locatif et au logement social. Par ailleurs, si dans tous les pays d'Europe, la superficie habitable est plus élevée, il n'y a aucune raison pour que la France ne soit pas en mesure de produire des logements plus grands.

Franck Vignaud : La question est de savoir si, dans une situation de déficit terrible, on privilégie la quantité ou la qualité, sachant que la part du PIB consacrée au logement diminue.
Modularité et ouverture du logement

Q : Quelle est l'attente des ménages en matière de modularité ?

Monique Eleb : Les architectes ont cherché à proposer des modules pour adapter le logement aux différents passages de la vie, ce qui pose des problèmes de gestion. A l'intérieur d'un logement, les cloisons mobiles ne constituent pas une solution efficace parce qu'elles ne sont pas suffisamment isolantes. La chambre ouverte sur le séjour est une catastrophe dénoncée par les habitants, mais appréciée par les maitres d'ouvrage pour des raisons de coût. Il en est de même pour la cuisine ouverte.

Q : La cuisine ouverte constitue également un facteur de convivialité.

Monique Eleb : La cuisine ouverte est très appréciée par les architectes et le monde du design, mais beaucoup moins par les familles. La cuisine ouverte présente en effet de nombreux inconvénients : elle suppose un entretien immédiat et provoque des buées, des odeurs dans le séjour. Il s'agit d'une solution adaptée pour les célibataires et les jeunes couples sans enfants, en particulier en appartement. Dans les maisons qui présentent un grand séjour, la cuisine peut être ouverte parce qu'elle est loin et qu'on ne la voit pas. Quand le séjour est petit, il s'agit d'une véritable contrainte.

Jean-Michel Léger : II existe différentes manières d'ouvrir la cuisine. Il faut que le plan de travail ne soit pas visible du séjour. A partir du moment où il est protégé par un bar, les habitants peuvent apprécier cette solution qui permet d'agrandir la cuisine et le séjour. En outre, il est possible depuis une vingtaine d'années de trouver de jolies cuisines qui peuvent être montrées. Le seul problème reste la question de la ventilation qui n'est toujours pas résolue de manière satisfaisante.
Les tendances en matière de mobilier et de décoration

Q : Le mobilier des Français reste-t-il très rustique ou observez-vous la montée en puissance de produits plus design et qualitatifs ? De même, l'éclairage évolue-t-il du fonctionnel vers le décoratif ?

Jean-Michel Léger : La multiplication des points d'éclairement s'affirme en effet comme une tendance. Chaque habitant apporte des modulations à partir d'un éclairage central installé a minima.
S'agissant du mobilier de manière plus générale, il convient de rappeler que le design est né de la volonté de se distinguer de la tradition et de l'ornement du XIXe siècle. Il voit son apogée dans les années 1970-80 avant de retomber avec la crise de la modernité. Même si Ikea s'inspire des certains modèles pour dessiner ses produits, le design reste l'apanage d'une sphère sociale et culturelle restreinte. Ce n'est plus la référence d'appel qui attire les classes moyennes. On assiste en revanche à la montée en puissance des styles ethniques qui cohabitent avec les styles rustiques.

Monique Eleb : Je répondrais un peu différemment. Depuis près de dix ans, nous constatons un goût croissant en faveur du design. La télévision et les journaux féminins ont joué un rôle indéniable dans cette évolution. En effet, la multiplication des émissions de décoration a permis de donner une autre image du moderne, longtemps considéré inconfortable, et de proposer de nouvelles façons d'habiter. Les enseignes comme Ikéa et Habitat ont également leur part dans ce changement.
On constate également un recul du rustique assez flagrant, en particulier dans les villes. Aujourd'hui, le principe des meubles interchangeables, inventé en 1913 par Frantz Jourdain, est totalement intégré dans les familles. De plus, le premier achat des jeunes couples qui s'installent s'oriente souvent vers un mobilier épuré et fonctionnel. Ceci étant, il est vrai que la majorité des Français n'est pas prête à acheter des meubles de designers.

Q : J'ai également l'impression que depuis quelques années, les Français sont en train de se libérer des représentations liées au statut social et osent aménager leur intérieur sans avoir peur de ce que les autres vont en penser. Le fait d'avoir accès à de nombreuses enseignes permet à chacun de composer un habitat tel qu'il a envie. Les meubles modernes permettent aussi d'adapter le logement aux différentes étapes de la vie. Ainsi, les familles recomposées doivent se libérer de la représentation conventionnelle de chaque pièce. On assiste enfin à une modernisation du style des meubles dans l'habitat.

Pour tout savoir sur l'ANVIE

Site de l'ANVIE