Texte de la préface
Quitte à démolir certains grands ensembles, déclarait Paul Chemetov invité il y a quelques années à Argenteuil devant un parterre de “ camarades ”, au moins faudrait-il se donner autant de mal qu’il en avait fallu pour les construire. En effet, la violence des dynamitages – sans autre équivalent que les bombardements en temps de guerre – apparente davantage les démolitions à des destructions de table rase, alors que l’on croyait acquise à jamais la nécessité de la conservation des traces. Ainsi, les tracés des paysages ruraux et des villes anciennes devraient-ils être pris en considération, alors que ceux des grands ensembles, honteux comme les camps de sinistre mémoire, seraient rayés de la carte et de la mémoire ? Certes, l’anéantissement de morceaux de grands ensembles est la solution de désespoir de bailleurs sociaux qui affrontent quotidiennement la vacance, les impayés, le vandalisme, la violence, et qui voient dans la démolition de bâtiments ingouvernables un moyen de disperser les familles les plus désespérantes sinon les plus désespérées. Tel est bien le vrai enjeu de la mixité sociale, car que faire de ces habitants qui ne sont pas toujours (en termes politiquement incorrects) les plus pauvres ni les plus étrangers ?
Les témoignages réunis dans ce livre disent bien que les beaux moments de l’immeuble Billardon étaient ceux d’une diversité sociale davantage tirée vers le haut que vers le bas et capable d’assurer une cohabitation multiculturelle ou pluriethnique devenue insupportable dès lors que les nouveaux entrants ont rompu le contrat de bon voisinage. Le remplacement du professeur par le dealer – en osant un tel raccourci – pose la question du départ du premier et de l’arrivée du second, autrement dit celle de l’évolution de la population de Billardon comme de tant d’autres quartiers en France. Ces témoignages restituent parfaitement les mutations économiques et sociales qui ont fait diverger ceux qui avaient le choix d’une mobilité résidentielle (les fonctionnaires, les membres des classes moyennes surtout) et les derniers de la classe pouvant seulement espérer une autre cité HLM de meilleure réputation. Les habitants les plus mobiles ont ainsi pris leur revanche sur les élites (grands corps de l’Etat associés aux architectes fonctionnalistes) qui, jusqu'à la fin des années soixante, s’opposaient au développement des centres historiques et des périphéries pavillonnaires, les premiers et les secondes étant préférés aux grands ensembles dès que de véritables choix résidentiels eurent été possibles . Le déficit de logement dans l’entre-deux guerres et les destructions de la dernière, l’exode rural puis la décolonisation avaient obligé à une cohabitation sociale temporaire qui a été bien acceptée tant que les cités étaient neuves et bien entretenues. Les décideurs et concepteurs de l’époque n’ont pas su voir que cette cohabitation forcée dans un parc social monolithique serait vite anachronique dans une société bientôt divisée, d’un côté par la progression sociale, de l’autre par la régression. Moins de vingt ans après leur achèvement, l’anachronisme de nombreux grands ensembles ne choquerait pas aux Etats-Unis ou au Japon, où le pragmatisme sous-tend le renouvellement urbain, mais il est mal accepté dans une vieille Europe qui pensait entrer dans la modernité une fois pour toutes.
Reste à savoir ce qu’on détruit : une forme architecturale ou une forme sociale, une utopie ou un échec ? On est étonné par la clairvoyance des anciens de Billardon, qui font bien la différence entre la tendresse pour leur jeunesse et les regrets envers une époque économiquement et socialement plus glorieuse. L’inéluctable est cependant ébranlé par la mise en scène de la démolition, les habitants restant offensés par sa dimension sacrificielle. L’ouvrage restitue avec justesse ces doutes, équilibrés par le plaisir de feuilleter les albums de famille, après avoir reconstruit les conditions d’aménagement et d’implantation d’un immeuble alors remarqué pour l’innovation technique et architecturale qu’il représentait. Le patrimoine architectural moderne ne saurait cependant survivre hors de sa destinée sociale – on n’allait tout de même pas en faire un musée, dit un élu –, tant il est vrai que, comme l’écrivait Le Corbusier, “ une maison est faite pour être habitée ”.
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