« Ragioni e passioni nella distruzione degli alloggi sociali », communication au séminaire Urbanistica e antropologia urbana. Formazione alla pratica dell’interdisciplinarietà (organisé par Amalia Signorelli et Adelina Miranda), Faculté de Sociologie et Anthropologie, Université de Naples Federico II, 23-25 mars 2004.

Ragioni e passioni nella distruzione degli alloggi sociali
Jean-Michel Léger
Version française de la communication prononcée en italien

J’utilise volontairement le mot « destruction », et non le mot « démolition », pour souligner la violence concrète et symbolique que représente le dynamitage de certains grands ensembles de logements sociaux. Ce terme de destruction, que je ne suis pas le premier à employer pour définir ces actions, je le reprends aussi du livre de Raul Hillberg « La Destruction des Juifs d’Europe », titre qui m’avait frappé à la parution de l’ouvrage, en 1988, qui est un véritable chef d’œuvre de travail historique sur la Shoah. En effet, par rapport aux nombreux autres ouvrages sur la Shoah, j’avais été surpris par ce terme de « destruction », qui voulait bien dire que la « Solution finale » était une solution définitive au sens où ils ne s’agissait pas seulement de tuer tous les Juifs mais de les anéantir, d’effacer tout trace, de brûler leur corps de manière à ce qu’il n’en reste rien.
Bien sûr, l’analogie entre ces deux destructions s’arrête là, il n’y a aucune comparaison possible entre les deux événements, mais si je choisis ce terme, qui appartient au vocabulaire ordinaire de la langue, c’est parce que, pour les logements sociaux aussi, il s’agit de ne plus laisser de trace.
Il y a en effet une dimension symbolique dans ces événements qui dépasse la simple démolition de bâtiments, qui est l’ordinaire du renouvellement urbain. Je ne sais pas si certains d’entre vous ont assisté à la démolition des Velle, à Naples, et je ne sais même pas comment cette démolition a été mise en scène. En France, elles donnent lieu à une véritable fête, à un véritable spectacle avec musique, lasers, discours, foule, etc.
Par exemple, avec Rainier Hoddé ici présent, il y a quatre ans j’ai assisté à la démolition d’une barre dans « les 4000 » à la Courneuve, ville de la banlieue Nord de Paris, C’est un grand ensemble, très célèbre, de … 4000 logements, comme le chiffre l’indique - belle définition du logement de masse ! C’était au mois de juin, il faisait beau, on se serait cru à l’arrivée d’une étape du Tour de France : il y avait la radio, la télévision, un podium, des ballons, un débat en direct avec la présence de deux ministres, et des applaudissements quand la barre s’est écroulée sous l’effet d’explosions successives comme des coups de canon. A ce moment-là, je me serais plutôt cru à Bagdad ou à Grozny.
Dans cette mise en scène, il y a une évidente dimension sacrificielle qui mérite d’être interrogée. Et, surtout, il y a un débat. Car, si tout le monde était d’accord pour détruire ces logements, tant mieux, ce ne serait qu’une question de programmation et d’argent : à qui le tour ? qui paie ? qu’est-ce qu’on reconstruit à la place ?
Or tout le monde n’est pas d’accord, le paradoxe étant que ceux qui habitent les logements promis à la démolition ne veulent pas de cette destruction. Je vais donc poser ici quelques-uns des termes du débat, tel que je le perçois. Je ne parlerai que de la situation française, en établissant des correspondances avec le cas Corviale, à Rome, à partir de quelques données et de la visite que j’y ai fait pas plus tard qu’avant-hier, mais je n’évoquerai pas le cas des Velle devant vous, c’est plutot vous qui pourrez m’informer sur les Velle. Je peux déjà dire qu’entre Corviale et les grands ensembles français, il n’y a pas de différence dans l’approche, je veux dire qu’il n’y a pas de différence ni dans la décision de construire Corviale, ni dans l’évolution sociale ni, surtout, dans l’opposition des points de vue vis à vis de la destruction ou la réhabilitation de ce « quartier ». En français, on utilise le mot « quartier » parce que l’on ne sait pas comment appeler ces ensembles qui n’appartiennent à aucune morphologie historique. Et même, aujourd’hui, quand on parle de « quartiers », c’est pour désigner par euphémisme les « quartiers en difficultés », que l’on appelle aussi les « zones urbaines sensibles », etc.

1°) La situation française
Les architectes savent que la première destruction, par dynamitage, de logements sociaux construits dans l’après-guerre est celle du quartier de Pruitt Igoe, à Saint-Louis, dans l’Etat du Missouri, aux Etats-Unis, en 1972, c’est-à-dire au moment où commençait la conception de Corviale (1972-1983) et où, rassurez-vous, on continuait de construire en France des quartiers du type de celui de Saint-Louis. C’est à partir de cet événement inaugural ensemble que Charles Jencks, théoricien du postmodernisme en architecture, a écrit que « L’architectura moderna è morta a St. Louis, Missouri, il 15 loglio 1972 alle 15 :32 (o presapocco)». Cette phrase a été reprise en France pour la titre de la traduction du livre Form Follows Fiasco d’ un autre critique américain, Peter Blake, paru aux Etats-Unis en 1972. L’Amérique est en avance sur l’Europe, comme on le sait. En France c’est seulement en 1981 que l’on a commencé à détruire des tours dans un quartier dans la banlieue de Lyon, pour atteindre un rythme de 2000 logements détruits par an entre 1990 et 2000. En 2001, on en a détruit 3000 et en 2002, 3400. Ça peut paraître beaucoup, mais le parc de HLM en France étant de 3 200 000 logements (un logement sur quatre), il faudrait, comme a dit un jour un ministre, 1000 ans pour renouveler tous les logements sociaux ! C’est pourquoi le même ministre, l’année dernière, a lancé un programme de démolition de 40 000 logements par an, soit dix fois plus que ce qui se fait en réalité. Heureusement, ce ministre n’a pas les moyens de ses ambitions.
Alors, détruire ou renouveler ? Détruire pour renouveler ?

2°) Détruire pour renouveler
L’objectif officiellement avancé est toujours celui de détruire pour reconstruire différemment, en imputant à la forme urbaine et architecturale la crise sociale de ces quartiers. Voilà bien trente ans que l’on discute de l’interaction entre les déterminations sociales et les déterminations spatiales. Le mauvais urbanisme et le mauvais état du bâti ne suffisent pas à faire des quartiers ghettos ; à l’inverse, le bon urbanisme et la bonne architecture ne préservent ni de la paupérisation ni de la violence ni du refus des habitants d’y vivre. Ce qui nous intéresse, nous, les sociologues et anthropologues de l’espace, c’est de savoir s’il y a des « effets de lieu », comme disait Pierre Bourdieu, c’est-à-dire, dans le cas présent, si la misère de situation renforce la misère de position. Vous êtes pauvres et donc vous habitez un quartier de pauvre, mais la réputation de votre quartier de pauvre surdétermine votre statut de pauvre, d’où la difficulté supplémentaire d’en sortir. Etudiant les quartiers Nord de Marseille, qui sont les quartiers sociaux de Marseille, le sociologue Samuel Bordreuil estime, quant à lui, que l’effet du domicile dans ces quartiers n’est que marginal dans les destins sociaux de ces habitants. Pourtant, Bordreuil reconnaît que prononcer les mots « j’habite dans les quartiers Nord » produit son petit effet, comme ont dit en français. Et c’est bien ce stigmate que les politiques voudraient effacer en effaçant l’espace physique de ces quartiers. Je passe sur les processus de dévalorisation de ces quartiers, qui sont les mêmes dans tous les pays. Il faut d’ailleurs se rappeler combien, jusqu’aux années 1950, ce sont les centres-villes qui subissaient cette spirale négative (les taudis, la tuberculose, etc., qui ont justifié les rénovations urbaines des années 60). La question posée est celle du point de non retour : à quel moment décide-t-on qu’un quartier n’est pas récupérable et qu’il faut le démolir ?
Un des indicateurs pour décider de la vie ou de la mort d’un bâtiment est le taux de « vacance ». Il est plus légitime de démolir un bâtiment vide qu’un bâtiment plein. Mais il est facile de vider un bâtiment, c’est-à-dire de faire partir ses habitants, en diminuant son entretien ou en y logeant des familles à problèmes qui feront partir les autres habitants. Vous connaissez le proverbe qui dit que « qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage ». C’est vrai aussi en urbanisme. Mais pourquoi les « urbanistes » au sens large (politiques, fonctionnaires, techniciens) déclareraient-ils que certains immeubles sont enragés ? Pour changer de population et pour changer l’image de certains quartiers en reconstruisant différemment ces quartiers, en construisant bien sûr moins haut, de manière plus « urbaine » avec des rues et des places, etc., tout ce que la charte d’Athènes avait rejeté. C’est ce qui est proposé à Naples, à Rome, en France, partout, parce qu’il s’agit de proposer un autre cadre de vie à d’autres habitants qu’il faut séduire.
La destruction des logements sociaux vise effet, en partie, à remplacer ceux-ci par des logements en copropriété pour les classes moyennes. Cela a été tenté avec succès dans plusieurs villes - sans dire que cela se pratique à grande échelle dans des pays comme l’Angleterre ou les Pays-Bas. Tout le monde en attend un changement d’image sociale de ces quartiers et, au-delà, des villes. En France, où les communes sont beaucoup plus petites qu’en Italie, de nombreuses villes de banlieue sont identifiées avec leur grand ensemble. En France, vous dites La Courneuve, Montfermeil, Mantes la Jolie, Vénissieux, Vaux en Velin, Grande Synthe, etc., et c’est l’image de leur grand ensemble qui apparaît, alors que celui-ci ne représente que le quart de la population de ces villes. Les villes, qui sont en concurrence pour attirer des emplois et des populations de classe moyenne, sont très soucieuses de leur image.
Tant que les villes ouvrières avaient des électeurs qui votaient communiste, les municipalités de ces villes assumaient des grands ensembles qui, il faut cependant le préciser, leur ont été imposés par les villes-centres et par l’Etat. Dans les villes de la banlieue parisienne, des milliers d’hectares étaient occupés par des grands ensembles appartenant à des offices d’HLM de la ville de Paris ou d’un département, sans que la ville d’accueil ne puisse rien faire (les choses ont changé depuis). Au fur et à mesure que ces quartiers ont été peuplés d’étrangers qui n’ont pas le droit de vote et que les ouvriers au chômage votent pour l’extrême droite, l’assise électorale de ces villes s’est lézardée, si bien que les municipalités communistes elles aussi – certaines d’entre elles en tout cas – cherchent à diversifier leur population.
Elles n’ont d’ailleurs pas d’autre choix, dans la mesure où la mauvaise réputation d’une ville lui fait perdre de la population. Une commune de la banlieue de Lyon victime d’émeutes il y a vingt ans a perdu par exemple plusieurs milliers d’habitant depuis, alors que, étant contiguë à la ville de Lyon, elle devrait demeurer attractive. D’ailleurs, la législation française, avec une loi qui s’appelle « solidarité et renouvellement urbain » - vise à favoriser la mixité sociale des quartiers jusqu’alors constitués exclusivement de logements sociaux. Comme il n’est pas question de densifier ces quartiers, il faut remplacer les logements sociaux par des logements socialement plus diversifiés.
Cela dit, il y a de nombreuses réussites de renouvellement en concertation avec des habitants dont une majorité est relogée dans la commune, ce qui est le cas dans l’ambitieux programme de La Courneuve, par exemple.

3°) Détruire pour détruire
La destruction a une dimension « sacrificielle », dans la mesure où, dans une ville, le sacrifice de quelques centaines de logements et de trois ou quatre fois plus d’habitants vise à préserver d’une descente aux enfers plus rapide encore. Mais la symbolique sacrificielle est particulièrement exprimée dans les mises en scène du genre de celle de La Courneuve dont j’ai parlé tout à l’heure. Il y a quelques semaines, j’ai vu une vidéo tournée il y a quelques années sur la destruction d’une barre dans un ville à l’est de Paris (Meaux) . L’événement a eu lieu la nuit, avec des lasers et une musique de Jean-Michel Jarre comme pour un concert de rock. Le dynamitage réduisant en cendre en dix secondes l’habitat de centaines de personnes est censé susciter des applaudissements, mais on dit toujours qu’il y a des pleurs et même des évanouissements.
Une telle violence a été dénoncée par l’architecte Paul Chemetov, qui a construit beaucoup de logements sociaux mais pas sous la forme de grands ensembles et qui dit qu’il faudrait que l’on se donne autant de mal à les démolir que l’on s’en est donné à les construire. Cette formulation me semble très juste, car cette réduction à néant en quelques secondes par des explosions qui sont le propre de la guerre est une négation instantané de ces lieux habités. Les techniciens répondent que le dynamitage est le moyen le moins coûteux pour démolir des bâtiments en béton armé, mais cette destruction coûte très cher : entre 15 000 et 20 000 euros par logement, soit le tiers du coût d’un logement neuf.
C’est donc très cher si l’on démolit et si l’on reconstruit, le moins cher étant évidemment de ne pas reconstruire… ce qui est bien sûr, parfois, un des buts plus ou moins avoués de l’opération. Car le sacrifice humain en est un quand il est destiné, non pas, tout de même, à éliminer les habitants indésirables, mais à les disperser sur d’autres communes. Or, tous les chercheurs disent que la simple destruction pour faire disparaître le problème social ne fait que souligner le stigmate du quartier, dont la simple amputation d’un ou plusieurs bâtiments est alors ressentie comme une blessure non refermée.

4°) Mais pour qui ces habitants sont-ils indésirables ?
La plupart des nombreuses études sur les « quartiers » s’accordent sur l’opposition entre la réputation de ces quartiers dans le reste de la ville et le vécu quotidien. Ces quartiers dits difficiles reflètent les difficultés des conditions de vie de population qui connaissent un fort de taux de chômage, des conflits interethniques, etc. plus, pour ces raisons, le sentiment d’exclusion de la part des autres citadins. Ces quartiers sont la mauvaise conscience des politiques, dont la génération d’avant a participé à leur construction, et sur lesquels ces politiques ne savent pas comment agir. Car il faut bien dire que ces questions de pauvreté, d’exclusion, de chômage, débordent le champ du politique. Tout le monde est dépassé.
Les observateurs n’en notent pas moins souvent une vie sociale intense, des solidarités, et une satisfaction résidentielle très éloignée de la réputation qu’ont ces quartiers. Les habitants se serrent les coudes face à l’adversité générale venant de tous ceux qui n’habitant pas là. La situation est exactement la même à Corviale, où ceux qui demandent sa destruction sont de tous les bords, à l’exception de celui des habitants. Les couches dominantes de la société ont besoin de réserver un territoire aux parias, à ceux qui, par leur mode de vie, leur appartenance ethnique, leur marginalité sociale, signifient aux autres que eux, ils sont bien intégrés à la société.
Ce qui est en question, c’est l’existence même de la pauvreté dans nos sociétés. Et même, avant la pauvreté, l’existence de la différenciation sociale. Dans la fameuse loi sur le renouvellement urbain, les communes doivent parvenir à un pourcentage de 20% de logement sociaux sur le total de leurs logements, et il est prévu que les communes qui ne font pas l’effort nécessaire pour parvenir à ce taux paient des amendes. Eh bien il y a des communes qui préfèrent payer les amendes plutôt que de construire des logements sociaux. Ça me fait penser aux Etats-Unis qui préfèrent payer les amendes aux organisations internationales chargées du contrôle de la pollution plutôt que de réduire leur pollution. Pourtant, compte tenu des critères d’attribution des logements sociaux et du montant, assez élevé, des loyers de logements neufs, un HLM neuf est aujourd’hui habité par une famille de classe moyenne qui ne devrait pas effrayer les riverains.

Conclusion :
La démolition fait disparaître la réification du stigmate, mais pas le stigmate et encore moins le processus. Il n’y a pas de guérison miraculeuse du stigmate. La démolition des logements sociaux est publiquement annoncée comme la « solution finale » de difficultés insolubles. La différence est qu’ici, tout de même, on ne fait pas disparaître les corps, on les déplace. La question n’est pas la même selon l’échelle à laquelle on se place. A l’échelle régionale, et bien sûr à l’échelle nationale, le manque cruel de logements sociaux fait paraître criminelle la destruction de logements construits il y a vingt ou trente ans. Il y actuellement en France 1,64 million de demandes de HLM non satisfaites. On construit seulement 30 000 HLM par an alors qu’il en faudrait 80 000. La Fondation Abbé-Pierre annonce la réapparition des bidonvilles. Dans ces conditions, la démolition des logements sociaux ne devrait s’appliquer qu’aux cas les plus désespérés. Même chose pour Corviale : qui, et où reconstruirait-on les 1200 logements des 6000 habitants de Corviale ?